Trois femmes
C’est à Paris, dans le cabinet du vieux Fauli, riche négociant juif alsacien resté fidèle aux rites de ses pères, que s’ouvre le récit. Sa fille Berthe, qu’il appelle de son nom secret « Simcha », vient le supplier de sauver son mari, Jacques Wilden, marchand de tableaux ruiné par l’effondrement du commerce de luxe et menacé de faillite pour 170 000 francs. Fauli, par devoir religieux autant que par orgueil familial, consent à payer afin que sa fille ne porte jamais le nom d’un failli — mais à une condition inattendue et déchirante : qu’elle divorce.
Le roman explore la tension entre l’assimilation et la fidélité aux traditions, l’argent comme simple signe d’échange, et le poids de l’héritage face à la facilité de la vie française. À travers le portrait de femmes prises entre amour et raison, Pierre Mille interroge l’identité, la loyauté et la dureté lucide des affaires, offrant une peinture sociale incisive de la France d’avant-guerre.
How it begins
« C’est vrai, songea Berthe. Je n’avais pas pensé que c’est aujourd’hui samedi. Père sort le moins possible ce jour-là. » Par un retour sur elle-même, elle éprouva un remords d’avoir oublié si vite, depuis son mariage, les habitudes religieuses de son enfance. Elle ouvrit elle-même la porte du cabinet de travail. Le vieux Fauli était assis, inoccupé en apparence, devant son bureau. Le jour, tout près de mourir à cette heure, montrait, fortement accusé par la lumière qui tombait de la fenêtre, le profil ferme et net d’un vieux patriarche : des sourcils touffus, une lèvre épaisse sous la grande barbe blanche, un nez fort et busqué, élargi aux narines : — Simcha, dit-il, ma Simcha ! Il lui donnait son nom secret, le nom oriental et réservé que les gentils ne connaissent pas, gardé précieusement pour la famille, et que Berthe n’entendait jamais prononcer sans un certain malaise, comme s’il eût contrarié son désir d’oublier des traditions pour lesquelles il lui semblait avoir perdu toute sympathie. — Père, dit-elle nettement, je viens te parler de mon mari. Il fronça les sourcils. Jacques Wilden n’était pas un gendre selon son cœur. Berthe précipita ses paroles. — C’est parce que les Américains n’achètent plus, dit-elle. On ne pouvait pas prévoir ça, le commerce des tableaux allait si bien !
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