Lucifer
Je faillis pousser un cri de surprise devant ce visage énorme et bizarre que dessinaient, sur un hôtel d'une rue solitaire de Passy, la porte cochère et les deux fenêtres éclairées. Le narrateur, amateur insatiable de mystères, rôde la nuit sous les fenêtres des deux sœurs, Eveline et Laurence, filles de M. de Saint-Aygulf. Il les aime toutes deux, surtout l'inaccessible Eveline, mystique persuadée de porter une mission spirituelle. Entre signes ambigus, désirs troubles et idées exaltées, son obsession amoureuse s'enfonce dans une quête où le sacré et la chair, le bien et le mal, se confondent dangereusement.
Roman d'envoûtement et de tentation, Lucifer explore la fascination pour l'occulte, le dédoublement du désir et la frontière incertaine entre la révélation et la folie. Magre y peint une âme avide d'énigmes, séduite par les puissances secrètes qui hantent le quotidien. L'œuvre vaut par cette atmosphère trouble où la spiritualité côtoie la perversité, interrogeant ce que l'homme cherche vraiment quand il croit chercher l'amour ou Dieu.
How it begins
Je faillis pousser un cri de surprise. La porte cochère du petit hôtel, les deux fenêtres éclairées symétriquement et la muraille plâtrée avec sa coiffure de tuiles représentaient un énorme et bizarre visage en train de me regarder. — Ceci est un avertissement, pensai-je. Et j’arpentai avec satisfaction le trottoir de cette solitaire rue de Passy sans m’inquiéter de quelle nature pouvait être cet avertissement. Mon goût du mystère était si grand que je peuplais le monde d’énigmes, non pour les résoudre mais pour m’y complaire et m’émerveiller. Je jetai un nouveau coup d’œil sur l’hôtel et je m’aperçus que cette grossière représentation de visage s’était modifiée et ressemblait à une autre image créée aussi par une puissance secrète, au temps de ma vingtième année. Je revis la lointaine gare en hiver, les yeux innocents de l’ami qui m’accompagnait. J’étais sur le point de monter en wagon. Je fus frappé par les enluminures que le givre avait dessinées sur les carreaux. Au milieu de ces paysages polaires il y avait la représentation d’un diable avec ses cornes et son rire démoniaque sur la vitre de mon compartiment. Les yeux, sous les sourcils en ligne oblique, me regardaient avec une fixité gênante. J’étais tellement surpris que je crus à une hallucination et je dis à mon compagnon : — Vois-tu quelque chose sur ce carreau ?
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